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Carnet d'expédition

HORS SÉRIE – Tempête en Méditerranée

Tout n’a pas toujours été pacifique

Voilà maintenant deux semaines et deux jours que nous avons entamé la traversée du Pacifique entre le Costa Rica et les îles Marquises et pour ceux qui suivent les hebdos, vous vous serez rendu compte que cet océan porte plutôt bien son nom. Plus largement, et pour les plus fidèles d’entre vous, vous aurez remarqué la similitude avec l’Atlantique et même les Caraïbes. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Dans cet hors série, nous vous racontons nos débuts, qui furent chaotiques.

Nous sommes partis le mardi 5 octobre 2021 de La Ciotat, deux jours après avoir fait nos adieux à nos familles. Je me rappellerai longtemps de tous ces visages et sourires. Je me souviendrai aussi des mots de nos proches, si fiers de nous. Ils étaient là, à danser, chanter et fêter le commencement d’une si belle aventure. Le dimanche, nous avons embrassé nos familles, nos parents, nos frères, nos sœurs, les amis et les copines puis ils nous ont laissés sur le ponton. La météo n’était pas si bonne, c’est pourquoi nous ne sommes partis que deux jours plus tard.

Nous étions réveillés à 3h00 du matin, ce fameux mardi 05 octobre 2021. Émilien avait identifié une fenêtre météo pour traverser le golfe du Lion entre deux coups de Tramontane. Malgré ça, le temps de tout préparer, nous ne sommes pas partis avant 7h00 de La Ciotat. Nous avons hissé les voiles au large de la ville, en face du chantier naval de MB92 (là où Émilien travaillait), tout en regardant le lever de soleil. Pas un nuage dans le ciel, une petite brise fraîche et nous étions seuls sur l’eau.

Les voiles étaient neuves et nous avions un peu d’appréhension de savoir si les dimensions étaient bonnes. Malgré un coulisseau trop épais qu’il a fallu limer, tout était parfait. Le génois s’est gonflé ainsi que la grand-voile puis l’artimon et nous sommes partis.

Le début de la navigation s’est faite au près. Nous faisions cap au 280° avec une quinzaine de nœuds de vent. J’ai rapidement eu le mal de mer et je suis allé dormir dès que j’ai pu. Heureusement pour moi, petit à petit, le vent s’est calmé jusqu’à avoir pétole en début d’après-midi.

En début de soirée, le vent est revenu. Nous étions au près encore une fois et il n’était pas facile de faire à manger; nous n’étions pas du tout à l’aise avec cet exercice. La météo avait prévu que le vent forcirait dans la nuit jusqu’à 30 nœuds. Le fameux coup de Tramontane que nous devions éviter de justesse.

J’ai pris le premier quart, de 20h à 00h. Les conditions étaient telles qu’annoncées : vent de près qui forcissait. Les vagues se sont aussi creusées pour former une houle de 1 mètre, jusqu’à 1 mètre et demi : des conditions qui commençaient à devenir bien agitées pour un premier jour en mer.
J’ai laissé la barre à Émilien à 1h00, il m’avait en effet demandé de continuer, puis je suis allé me coucher.

Quelques heures plus tard (vers 3h), il m’a réveillé pour affaler l’artimon et re-régler les voiles. Le bateau gîtait énormément : 30°. Les conditions s’étaient dégradées ! Nous étions partis avec une configuration de voile minimum (c’est-à-dire artimon avec ris, grand-voile avec le troisième ris et la trinquette qui est une voile plus petite remplaçant le génois) mais nous étions tout de même sur-toilé. Le bateau filait à toute vitesse sur l’eau.

J’ai donc affalé l’artimon et le bateau s’est mieux comporté. Mais nous n’étions pas sortis de l’auberge ! Plus tard, la météo a encore grossi et Émilien m’a réveillé de nouveau pour affaler la grand-voile. Dehors, tout était déchaîné ! Le vent soufflait à en décorner des bœufs et le bateau se faisait maltraiter dans les vagues. Équipés de tout notre attirail (vestes et salopettes de quart, bottes, gilets de survie, ligne de vie) nous sommes sortis avec Lucas et avons effectué la manœuvre avec difficulté.

Il fallait nous voir. C’est un peu comme si on demandait de plier une bâche, sous la tempête sur un sol en mouvement; un enfer ! Nous tombions au sol et nous agrippions au mât comme nous pouvions, nous glissions, le vent sifflait dans nos oreilles… Malgré cela, nous y sommes arrivés et Lucas est retourné se coucher. Pour ma part, je suis resté avec Émilien dans ces conditions de fou ! Il y avait des creux de 5 – 6 mètres toutes les 6 secondes et des rafales très violentes. Plus tard nous apprendrons que des rafales à plus de 58 nœuds (110 km/h) ont été enregistrées dans la zone où nous naviguions.

J’ai remarqué qu’un panneau solaire traînait dans l’eau le long de la coque car le bout (la corde) qui le tenait avait rompu. Rebelote ! J’ai réveillé Lucas et nous sommes allés réparer ce petit désagrément. C’est à ce moment-là que la poulie de drisse de trinquette (qui sert à tenir la voile qui nous permet d’avancer) s’est rompue ! Je me rappelais d’Emilien qui nous disait qu’il y avait une chance sur 100 que ça arrive… (en nous expliquant tout de même auparavant quoi faire dans ce cas). C’est donc dans l’urgence que Lucas et moi sommes allés à la proue pour affaler la voile qui claquait dans le vent. À ce rythme, nous savions qu’elle n’avait que quelques minutes devant elle avant de se déchirer.

Dans l’élan, la ligne de vie de Lucas s’est bloquée et j’ai sauté par-dessus lui pour me ruer à la proue. Je me suis agrippé aussi fort que j’ai pu à la voile et au bateau pour l’affaler et pour la maintenir au sol. La mer était déchaînée !

Généralement, la proue du bateau est l’endroit qui bouge le plus dans les vagues et c’est encore plus vrai au près. Le bateau se cabre sur la houle, la proue dépasse la vague, continue de monter au ciel, jusqu’au moment où le navire bascule vers l’avant, tombant de toute sa masse sur la vague suivante et faisant passer des centaines de litres d’eau sur le pont. J’étais au milieu de cela, avec Lucas, et nous essayons de ne pas tomber. Nous volions dans tous les sens et nous cognions au sol. Nous avions face à nous des murs d’eau de plus de 5 mètres qui nous rentraient dedans ! À cet instant, la sensation de danger et d’humilité face à la force des océans m’a saisie : nous n’étions que de petits êtres au milieu de la tempête.

Une fois la trinquette affalée, Émilien a démarré le moteur. Sans voiles, l’objectif était clair : rejoindre la côte pour se mettre à l’abri. Malheureusement, nous avons vite compris que ce serait difficile. Sur les coups de 8h, nous avons perdu une des dernières choses que nous pensions perdre : la barre. Impossible de barrer correctement, nous ne pouvions plus que tourner à tribord. Sans barre, sans voiles et dans une mer toujours déchaînée qui remplissait le bateau et avec une pompe de cale en panne, la raison nous a poussé à agir : Lucas a fait un appel de secours « pan-pan » pour demander un remorquage. Nous étions à 80 kilomètres des côtes espagnoles et la situation était critique.

Après que Lucas ait échangé plusieurs fois avec le CROSS Med, les secours espagnols se sont mis en route; nous étions au large de Palamós. Ils ont mis près de 2 heures pour arriver. 2 heures pendant lesquelles Émilien et moi nous sommes relayés à la barre car Lucas était malade. À leur arrivée, les sauveteurs nous ont jeté des amarres que nous avons attachées aux taquets de proue du bateau. Dans une mer si agitée, leur manœuvre était impressionnante de maîtrise !

Nous nous sommes ensuite fait tirer pendant 6 heures jusqu’au port. Nous avons tous dormi tellement nous étions épuisés. À l’intérieur, tout était sans dessus dessous : les fruits et légumes étaient éclatés au sol, de l’eau et de l’huile avait jaillit des fonds de cale, sans parler des odeurs douteuses de macération et de diesel. Mais cela ne nous gênait pas. Nous avons dormi sur le sol et personnellement, j’ai même expérimenté la tête dans la gazinière.

À notre arrivée, Lucas était vraiment très mal. Il n’arrivait plus à s’hydrater et ne faisait que vomir. Il a fini par s’endormir sur le quai. Avec Émilien nous avons continué à ranger le bateau et à évaluer les dégâts.

La suite de la soirée fut tout autant mouvementée. Nous avons pris une location pour Lucas qui était en forte hyperglycémie (Lucas est diabétique de type 1). Alors que nous étions encore au bateau avec Émilien, au bord du coma il a appelé les secours. En apprenant ça, nous courrions dans la ville, au bateau et à la pharmacie pour récupérer du matériel. Les urgences françaises nous ont aussi donné la conduite à suivre et nous avons veillé sur lui dans la nuit.

Le lendemain, Lucas n’allait pas beaucoup mieux. Pendant ce temps, nous avons fait les machines avec Émilien et à notre retour, en voyant l’état de notre ami se détériorer, nous avons pris la décision d’appeler les secours. Cette fois-ci, ils l’ont amené à l’hôpital. J’ai emboîté le pas et Émilien est allé payer les secours maritimes : 2 700€, ça fait mal…

Arrivé dans la salle d’attente, je patiente et j’arrive au bout de 45 minutes à le rejoindre. Nous essayons d’expliquer la situation à l’infirmière et au médecin mais ils ne semblaient pas comprendre la gravité de l’état de Lucas : il faisait une acidocétose et avait besoin de soins urgents !

Il a fait plusieurs tests sanguins, tests glycémiques, tests d’urine et une radio des poumons mais surtout : nous avons attendu. 12 heures en tout, tantôt dans une chambre, puis dans le couloir, à côté d’un cagibi. Avec quelques collations à base de biscottes et de verres d’eau, le temps semblait infini ! Nous sommes finalement sortis vers 3 heures du matin, Lucas encore en robe d’hôpital dans la rue, puis, nous avons rejoint Emilien à l’hôtel.

Le lendemain, nous avons déplacé le bateau au port nautique et nous avons ensuite passé la semaine à le nettoyer et à la réparer pour repartir. Honnêtement, le nettoyage des fonds de cale fut de loin le travail le plus désagréable et le plus fastidieux. Nous avions embarqué près de 500L d’eau de mer mélangé au diesel et à l’huile du moteur. Finalement il n’y avait pas tant de casse que ça mais nous avions surtout eu très peur.

Lorsque nous sommes repartis, nous avons navigué tranquillement et Émilien nous a beaucoup appris à Lucas et à moi. Cette expérience nous a montré nos lacunes dans la préparation du navire mais nous a aussi rendus beaucoup plus humbles. Nous aurions pu attendre un jour de plus au départ, mais l’envie de partir était plus forte que nous !

Finalement, un tour du monde, c’est un peu comme une course d’endurance: rien ne sert de se presser, il suffit d’arriver. Encore aujourd’hui, nous y repensons et savons que la météo n’est pas toujours fiable, que les casses arrivent, qu’il ne faut pas négliger sa santé, mais aussi celle des autres. Loin d’être une mauvaise expérience, ce départ catastrophique nous aura conditionnés à la suite du voyage.

Finalement, J. de la Fontaine avait raison: « Rien ne sert de courir, tout vient à point à qui sait attendre »; une morale particulièrement vraie dans ce genre de voyage.

Retour du capitaine sur l’amélioration de Noddi suite à la tempête :

  • Suppression de la manille textile tenant la poulie de drisse de génois et remplacement par une manille inox. Bien que très solide à la traction, la manille textile n’était pas suffisamment résistante au ragage contre le mât, ce qui a conduit à sa rupture.
  • Remplacement des écrous de cardan de barre à roue par des écrous freinés. Les premiers se sont desserrés avec les vibrations de la barre induites par notre haute vitesse dans la tempête conduisant à l’impossibilité de diriger correctement le bateau.
  • Remplacement de la pompe de cale par une pompe plus puissante et achat d’une supplémentaire en spare. Révision de la pompe manuelle et modification sur la pompe intérieure pour pouvoir aspirer avec un tuyau n’importe quelle partie de la cale.
  • Bouchage du trou permettant à la cale moteur de communiquer avec la cale intérieure afin d’éviter la remontée d’eau souillée dans la cabine.
  • Renforcement du système de maintien des panneaux solaires.
  • Meilleur rangement des objets lourds, en particulier dans les coffres extérieurs.

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