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L’ennui, une porte vers soi

L’ennui, une porte vers soi - Lucas NICOLAS

Pendant la période de confinement, de nombreuses personnes ont vécu une expérience de pleine conscience, en prenant du temps pour elles et en réfléchissant sur leur vie et leur environnement.

Cette parenthèse dans l’ennui a également été l’occasion pour beaucoup d’entre nous de prendre conscience des changements qui ont eu lieu dans la société.

Dans ce texte, je vais partager mon expérience personnelle de l’ennui en haute mer et comment elle m’a permis de prendre du recul sur ma vie et de réfléchir sur l’importance de s’accorder l’ennui pour se reconnecter à soi et à ses valeurs.

Les changements dans la société, un révélateur des besoins de chacun

Le quotidien de nos vies, rythmées par le métro-boulot-dodo qui ne cesse de s’accélérer ne nous permettait plus d’observer le monde auquel nous participions chaque jour.

La période de confinement est profondément importante, car elle marque à mon sens un tournant dans la vie de beaucoup de femmes et d’hommes. Elle nous a contraints à prendre du temps pour nous, profiter d’un temps long qui pour certains arrivera à les reconnecter à leurs envies. Mais garderons-nous ce goût de la lenteur ? Comme interroge le sociologue Edgar Morin

Cesserons-nous de subordonner le principal, notre propre épanouissement et notre lien affectueux à autrui, au secondaire voire futile ?

La grande démission (« The Big Quit » en anglais), cette tendance a pris naissance après le premier pic de la crise du Covid en 2020 (le taux de démission chez les salariés français en CDI, est près de 20% plus élevé que le chiffre de 2019 (pré-Covid).). Ce phénomène en est le parfait exemple. Il prouve que la pensée sur soi, au sens de sa santé, de ses envies, permet de faire l’expérience d’une lucidité décisive dans nos desseins.

Pouvons-nous alors rêver d’une société où les citoyens s’octroieraient le temps de penser ?

Le philosophe grec Épicure avait pourtant introduit ce concept dans sa Lettre à Ménécée.

Que personne, parce qu’il est jeune, ne tarde à philosopher, ni, parce qu’il est vieux, ne se lasse de philosopher ; car personne n’entreprend ni trop tôt ni trop tard de garantir la santé de l’âme. Et celui qui dit que le temps de philosopher n’est pas encore venu, ou que ce temps est passé, est pareil à celui qui dit, en parlant du bonheur, que le temps n’est pas venu, ou qu’il n’est plus là. 

122, trad. J.-F. Balaudé.

Cependant, Edgar Morin prévient une nouvelle fois :

Tout sera peut-être chloroformé par la reprise des habitudes, folklorisé dans le souvenir et finalement oublié dans de nouvelles épreuves et de nouvelles crises.

Le temps que je passe en haute mer est une virgule, comme un moment suspendu. Le genre de moment que l’on ne vit que trop peu dans sa vie. Il est parfois dur de s’en rendre compte.

Ce texte, je ne l’aurai sûrement pas écrit si mon frère ne m’avait pas fait la remarque : « Cet ennui que tu vis, nous ne le connaissons pas. Nous nos vies sont rythmées, bien cadencées et elles ne laissent jamais de place à l’ennui que tu peux connaître. ».

L’ennui, un outil efficace pour prendre du recul

Dans cette parenthèse entre terre et terre les habitudes de la vie quotidienne disparaissent et laissent ainsi place au vide.

Malgré les quelques tâches à effectuer, la majorité du temps me sert à penser. Penser aux autres, au passé et au futur. Imaginer et projeter, comme une sorte d’évasion mentale pour remplir le vide que le fracas des vagues ne cesse de me rappeler.

Ce vide c’est une chance, c’est l’opportunité de faire connaissance avec moi-même. Être plus proche de mes sens, c’est finalement me sentir vivre. C’est étrange de se sentir vivant quand on s’ennuie n’est-ce pas ?

On pourrait croire que l’on se sent vivant lorsque l’on transpire au milieu d’une piste de danse enflammée ou lorsque l’on chante entre amis, lorsque l’on embrasse l’être aimé, lorsque l’on crie de rage. Mais ce n’est qu’éphémère et la vie reprend rapidement son cours. Ici ce sentiment se prolonge au fil des jours, au fil des mois.

Les grandes traversées sont si intimes avec mes émotions qu’elles jouent de mes représentations. L’océan n’étant qu’un tableau blanc, l’imaginaire travaille en permanence à l’habiller.

Après tant de temps éloigné de mes proches, ils saturent rapidement cette toile, le cerveau vient ainsi créer cette dose d’eux qu’il me manque.

C’est parfois douloureux, mais plus souvent agréable. Je constate cette chance de pouvoir m’accorder le temps de me remémorer les moments qui ont compté. En mer, je me sens proche de mes souvenirs, pour la première fois de ma vie, j’ai le temps de penser, de ressentir et c’est particulier.

Cette nouvelle habitude peut parfois me déranger, je me demande si il est bon de faire ça. J’ai peur à mesure de mes projections de passer à côté de l’aventure. Être présent physiquement sans être ancré dans le moment présent, téléporté à quelques milliers de kilomètres, là où mes pensées m’amènent.

Cette même téléportation que l’on peut faire le lundi matin en imaginant le week-end qui arriverait à l’issue.

L’aventure aussi belle soit-elle, peut parfois me ramener en arrière, peut-être est-ce une forme de nostalgie ?

Pour profiter de l’ennui, il me faut alors arriver à écarter le manque. Tenter de me reconnecter dans l’instant et de passer outre ce brouillard. Quand ce manque finit par laisser la place au vide, je rentre dans une autre phase de l’ennui où tous les détails de l’instant présent semblent détectables; C’est une reconnexion physique et psychique à mon environnement. Cette expérience est intense et sans le sentir, le temps semble filer.

Observer un oiseau en plein vol, regarder l’océan sculpter les vagues, ressentir le vent caresser mon visage, encaisser la gîte qui me fait parfois perdre l’équilibre. Tout l’anodin devient agréablement prédominant.

Cet état de paix, est je crois, ce que beaucoup de marins viennent chercher. Je le vis aujourd’hui avec beaucoup d’humilité. Cette chance de ressentir ces sensations me subjugue. Mais pour vivre cette chance, il faut arriver à éliminer le manque. C’est un exercice très difficile dans un monde où tout est à portée de main. Imaginez que votre ami vous manque, il est désormais très facile, grâce à nos smartphones de l’avoir face à nous en quelques secondes.

Cette parenthèse dans « l’injoignable » amène à des sensations que ma génération ne connaît pas. Elle me met face à moi-même, face aux éléments, face à la nature.

Je dois avouer être amené à utiliser très fréquemment mon téléphone et tout ce qui touche de près ou de loin à internet quand je ne suis pas en mer. Tout d’abord, j’aime ça et c’est également un des maillons de mon activité professionnelle. Mais cette expérience me convainc d’une chose : il est essentiel de vivre cette parenthèse. Elle peut également se faire par d’autres moyens que par la mer. L’abstraction aux NTIC (Nouvelles Technologies de l’information et de la Communication) a également sa place en montagne ou bien ailleurs. La différence en mer, c’est la contrainte : Pas le choix, pendant des jours de confiner ces communications.

Les nouvelles technologies, des outils pour se perdre dans l’infobésité ?

Les nouvelles constellations de satellites promettant un accès internet à haut débit mondialement vont profondément changer l’expérience de déconnexion pouvant être vécue en « grande expédition ». Il sera bientôt possible de visionner n’importe quel film sur votre plateforme de streaming préférée, d’observer les stories de vos proches à travers les réseaux sociaux habituels, tout cela, au milieu des océans.

Il y a de cela quelques mois j’aurais été enchanté, sans savoir à côté de quelle expérience cette technologie pourrait nous éloigner à l’avenir. Je fais parti de la dernière génération pour qui envoyer un e-mail au milieu de l’océan pouvait prendre jusqu’à 20 minutes. Pourtant, quand on regarde en arrière le bond technologique est déjà immense. L’époque de l’isolation systématique des marins au large n’est pourtant pas si loin…

L’ennui, un luxe accessible dans un monde en constante évolution

En mer, nous avons cette opportunité, ce temps-là. Espérons alors que certains d’entre nous arriveront à s’offrir ces moments, non pas quotidiennement, mais de temps à autre, une parenthèse de ressourcement spirituel pour voir plus clair dans son présent et pour ainsi mieux dessiner son avenir.

S’offrir la chance de s’éloigner de nos stimulations instinctives, de nos renforceurs primaires (Sébastien Bohler l’explique très bien dans son livre : « Le Bug Humain ») pour ainsi mieux nous comprendre, dans l’espace, dans le temps et dans la société. Voilà selon moi l’une des clés d’une société plus humaniste et donc plus durable. Une société où la réflexion, la recherche de soi est au moins aussi importante que le reste des événements de la journée d’un être humain. Utopie ou voie de secours ?

La méditation semble être l’activité qui ressemble le plus à ce que j’arrive à vivre en mer. Se poser pour s’écouter.

Les moments ordinaires, des occasions uniques de vivre pleinement

Au cours de ce voyage, j’ai réalisé que la réponse « rien de spécial » à la question « quoi de beau aujourd’hui ? » n’était plus acceptable pour moi.

En réalité nos quotidiens sont jonchés de millions d’événements auxquels nous ne prêtons plus attention. En étant en mer, comme je l’ai déjà expliqué, les événements qui viennent casser la routine sont assez rares et permettent ainsi de mieux se concentrer sur soi, sur son environnement. Mais quand je pose pied à terre, c’est tout l’inverse ! Je me rends pleinement compte de la multitude d’événements qui s’enchaînent et j’arrive à mieux les recevoir pour mieux les apprécier.

C’est en ce sens que je veux signaler que regarder le vol d’un oiseau, entendre des enfants jouer dans une cours de récréation ou sentir l’odeur d’un bon repas qui nous embaume en pleine rue, sont tous des moments uniques et particuliers, seulement, nous passons à côté. Pris dans des rythmes infernaux où les impératifs s’accumulent et s’enchaînent ne permettant plus de se prêter au jeu de l’attention. Alors, ne serait-ce pas le moment de s’offrir un peu de temps pour soi ? Essayez, ne serait-ce qu’une petite heure. Vous vous rendrez compte de la part d’exceptionnel qu’on peut trouver dans une journée en s’entraînant à écouter ses sens.

La lenteur, une pause bienvenue dans un monde en accélération

L’ennui m’a amené à découvrir, par expérience de pensée, un état de pleine conscience. Je le pense aujourd’hui essentiel à notre bien être et à notre autonomie dans notre société.

Cherchons en nous ce qui nous anime, ce qui nous fait vibrer. Offrons nous cette opportunité de questionner nos vies pour tenter de commencer à les changer.

En conclusion, l’ennui est souvent perçu comme un sentiment négatif, mais il peut également avoir de nombreux effets positifs sur notre esprit et notre corps. En nous donnant de l’espace et du temps pour respirer, l’ennui peut nous permettre de réfléchir, de contempler et de créer. C’est pourquoi il me semble important de se l’accorder pour retrouver de l’énergie et de la motivation dans un monde où la pression et les sollicitations sont constantes. En agissant ainsi, nous pouvons espérer maintenir un équilibre et une meilleure santé mentale dans nos vies.

20 Commentaires d’article de blog
  • Chamo
    décembre 10, 2022Répondre

    Fondamentalement il existe deux types de méditation, passive et active. La méditation passive, plutôt répandue dans les esprits se veut immobile, en replis sensoriel (yeux clos, dans le silence) avec l’attention fixée sur l’objet de notre pratique : la respiration, le vide, ou ce que l’on veut…
    Le second type, la méditation active, propose de vivre notre quotidien tout en maintenant une pleine attention équanime, neuve et simultanée de Soi, de l’objet, et du lieux.

    Je trouve que tu incarnes dans cet article le ressenti que l’on peut avoir par la pratique des deux : La méditation passive que t’impose les moments sur le bateau, et la médiation active que t’offre les moments sur la terre.
    C’est un beau témoignage Lucas, par ton expérience vivante tu montres que la spiritualité peut être cent pour cent pratique, de quoi donner envie à n’importe qui de s’essayer à la Quête de Soi sans s’embarrasser de doctrines ni de croyances.

    • Lucas
      décembre 10, 2022Répondre

      Chamo, merci pour tes précisions et ton gentil commentaire. Puissions-nous en apprendre plus sur nous-même en s’offrant ces moments privilégiés.

  • Carpentier Claude/Nicole
    décembre 10, 2022Répondre

    merci Lucas pour cette belle réflexion. Si le monde entier pouvait te lire et réfléchir a cette incroyable expérience que vous vivez tout les trois.

    • Lucas
      décembre 10, 2022Répondre

      Nicole, Claude, je vous remercie d’avoir pris le temps de me lire et d’ajouter un agréable commentaire.

  • Nicolas
    décembre 8, 2022Répondre

    Très beau texte Lucas , qui porte à faire une bonne réflexion sur ces journées et le système dans lequel on vie . Bonne continuation à toi gros bisous

    • Lucas
      décembre 9, 2022Répondre

      Philippe, je te remercie pour ce gentil commentaire. À très bientôt.

  • Sébastien
    décembre 8, 2022Répondre

    Tres beau récit d’une très belle réflexion.
    Papy jo serait fier de te lire car il y a un peu de lui dans ta réflexion 🙂
    Bravo et à très vite pour s’ennuyer ensemble

    • Lucas
      décembre 9, 2022Répondre

      Merci papa, content de savoir que ce texte t’a plu.

  • Jean
    décembre 8, 2022Répondre

    Quelle magnifique expérience que votre voyage !
    Introspection, reconnexion, l’aventure est aussi intérieure.
    Bravo et merci pour ce récit très personnel qui donne à réfléchir.

    • Lucas
      décembre 9, 2022Répondre

      En effet, ce voyage nous amène à découvrir beaucoup dans ces deux dimensions.

  • Guillet isabelle
    décembre 8, 2022Répondre

    Très belle réflexion qui interroge lorsque en tant que parent on se démène pour remplir les plannings de nos enfants d’activités diverses et variées… au point qu’ils ne savent plus ce qu’est l’ennui qui permet pourtant la rencontre avec tant de choses : le silence, et soi même. Donc tout sauf le vide.

    • Lucas
      décembre 9, 2022Répondre

      C’est en effet très intéressant, merci d’avoir partagé ce cas pratique très enrichissant !

  • Sandrine
    décembre 8, 2022Répondre

    C’est avec une intense émotion que je termine la lecture de ce texte et je m’extasie encore de vos facultés à nous partager et nous transmettre vos sentiments et état d’âme avec autant de force, de ferveur et de passion. Bravo Lucas pour cet écrit qui devrait susciter de nombreux questionnements chez vos lecteurs. A très vite.

    • Lucas
      décembre 9, 2022Répondre

      Merci Sandrine pour cet agréable commentaire. J’espère que nous arriverons à prolonger ces émotions dans nos prochains contenus. Très bonne journée.

  • christine et jacky .
    décembre 8, 2022Répondre

    Lucas ; très belle réflexion sur notre vie….sur la vie en générale qui nous amène à toujours courir , puissions-nous suivre un instant ton excellent conseil,et de nous poser vraiment ,de faire abstraction de tout ce que nous propose de superflu et de complètement inutile cette société « malade ». Bon vent à vous trois.

    • Lucas
      décembre 9, 2022Répondre

      Christine et Jacky, merci d’avoir pris le temps d’écrire ce commentaire; À très bientôt.

  • Lenny
    décembre 8, 2022Répondre

    Félicitations Lucas ! Un très beau texte.

    • Lucas
      décembre 9, 2022Répondre

      Merci Lenny.

  • Monique et Christian
    décembre 8, 2022Répondre

    Bravo Lucas pour cette belle réflexion et ce très beau texte. Merci de partager tes émotions avec nous.

    • Lucas
      décembre 8, 2022Répondre

      Merci Monique et Christian, heureux d’apprendre que ce partage vous ait plu.

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