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Carnet d'expédition

De Nouméa à Bali – Semaine 2

Début de la deuxième semaine de navigation. La semaine dernière, nous avions fait un petit peu plus de 800mn ce qui était vraiment bien. Nous nous retrouvons maintenant à 630mn de la grande barrière de corail. Nous devrions donc la passer cette semaine.

En ce début de deuxième acte, les conditions en mer ont bien forcit puisque nous avons maintenant 18 nœuds de vent et 24 en rafale. La mer aussi est montée et nous sommes ballottés par de belles vagues.

Si bien que très rapidement, nous affalons le génois pour mettre la trinquette, qui est une petite voile d’avant. Malgré ce changement de configuration, nous continuons à avancer à plus de 5 nœuds ! Ça nous rapproche donc rapidement du détroit de Torrès; prochaine étape importante de cette navigation.

Dans de telles conditions, la fatigue s’installe. Le vent et les vagues viennent troubler notre sommeil et nous essayons au maximum de nous reposer sur nos temps libres.

Néanmoins, la mer nous réserve toujours des surprises et celle-là est de taille. Cela devait faire une heure que j’avais pris mon quart de l’après-midi. Il est 15h et le soleil cogne fort à cette heure là.

Soudain, surgit du fond de la ligne d’horizon un oiseau. C’est un fou ! Ce genre de bête, on en croise quasiment tous les jours et on ne les aime pas trop car elles ont la fâcheuse tendance à se percher en tête de mât ou sur le moteur de l’annexe et à repeindre le pont. Celui-ci n’échappe pas à la règle. Il cherche un perchoir pour se poser et tourne ainsi autour du bateau à l’affût d’une zone confortable.

Rapidement, il jette son dévolu sur la barre de flèche du mât de grand voile. Patiemment il tourne et attend un moment de calme pour essayer de se poser sur son perchoir. Mais la manœuvre n’est pas simple et il rate ses premières tentatives. Et puis, une fois dessus, tout n’est pas gagné : le bateau bouge dans tous les sens et il faut jouer les équilibristes pour rester à son bord. C’est donc tout naturellement que son premier arrêt fait plutôt office de pit stop.

Mais soudainement, alors que l’animal tourne autour de Noddi, une masse vient s’écraser sur le pont, directement sur la cale moteur, cinquante centimètres devant moi. Visiblement, en plus d’être mauvais équilibriste notre ami est aussi aveugle. Le fou vient de lamentablement s’écraser à mes pieds après s’être tapé dans le mât d’artimon.

L’animal est sonné mais pas mort. Il m’observe de ses petits yeux noirs histoire de savoir à quelle sauce je vais le manger. Mais je ne fais rien. Je garde mon calme et je tiens le cap, j’appelle plutôt Émilien pour qu’il vienne témoigner de la scène incongrue qui s’offre à nous. Tout comme moi, il est sur le cul.

L’oiseau nous regarde et comprend vite que nous ne lui ferons rien. Une aubaine pour l’animal : le voilà sur un pont protégé du vent pour se reposer ! Ni une ni deux, il défèque allègrement sur le capot moteur comme pour marquer son territoire et commence à se remettre les plumes en place. Quel culot qu’a l’animal de faire ça devant notre nez, nous qui lui offrons un peu de réconfort ! Cela dit, nous acceptons notre sort et le laissons se refaire une beauté.

Il faut dire qu’il en avait bien besoin. Notre passager de fortune, baptisé Yann, possède un plumage en piteux état. Outre sa couleur grisâtre, il est en mauvais état et beaucoup de plumes sont dégarnies. Sûrement les marques d’une vie difficile à errer au-dessus des flots par tous les temps. Il utilise habilement son long bec rose et pointu pour pincer ses plumes et les étirer vers l’extérieur. C’est avec une grande minutie qu’il effectue cette opération pour chaque plume de son corps et essaye de retrouver de sa superbe. Malheureusement, cette coquetterie ne peu pas cacher ni son odeur, ni son incontinence problématique.

Au bout de deux heures, Yann est toujours là, afféré et il ne semble pas vouloir partir d’aussi tôt. Émilien se décide donc a déplacer notre ami en le portant jusqu’au moteur de l’annexe situé à l’arrière du Noddi. Perché sur son promontoire, le drôle d’oiseau a passé la nuit avec nous, même sous d’énormes pluies !

Au petit matin, il était encore sur le pont à l’arrière de Noddi. Émilien voulant prendre sa douche, il a dû déranger Yann. Mécontent du dérangement, notre oiseau mal réveillé a poussé un petit cri puis s’est envolé.

Nous ne pensions jamais le revoir… mais nous n’imaginions pas à quel point l’oiseau était pot de colle. Le fameux fou était revenu à sa place à l’arrière quelques heures plus tard et il semblait décidé à voyager encore un bout de temps avec nous ! Nous le comprenons aussi très bien : le vent n’est plus de la partie depuis cette nuit et il est donc judicieux pour notre passager clandestin de voyager tranquillement à moindre frais. Surtout qu’Emilien commence à le nourrir de poissons volants trouvés sur le pont ! Nous nous faisons donc à sa présence et l’oiseau de même.

Mais il fallait se douter que Yann donnerait l’exemple à ses congénères. D’autant que le vent ne semblait pas se relancer, Noddi faisait alors un perchoir parfait pour les oiseaux du large. C’est donc tout naturellement que deux nouveaux volatiles se sont joints à Yann : baptisés Nick et Noah ! Après de nombreuses tentatives pour se poser, nos deux nouveaux arrivants se sont fait une petite place (parfois par coups de bec) aux côtés de Yann. Ils ont ainsi passé une partie de la nuit avec nous. Nick et Noah sont repartis dans la nuit. Nous sommes ainsi l’arche aux oiseaux et Yann y est maître. Nous, les marins, ne sommes que des serviteurs bon à nettoyer leurs déjections puantes. La scène peut sembler pathétique mais nous sommes tout de même contents d’avoir un peu de vie et d’animation à bord.

Les conditions étant toujours très calmes, nous avons aussi la chance d’observer un requin. Le squale de deux mètres environ suivait Noddi à la trace et laissait quelque fois dépassé ses nageoires hors de l’eau. Pas très rassurant mais nous aimons ces petits moments magiques, en suspente au milieu des traversées.

La fin de semaine tranche directement avec le reste de la traversée. Déjà, le vent se relève; et il se relève bien. C’est donc le départ de Yann. Il s’est envolé un matin et n’est jamais revenu. Il devait lui aussi reprendre sa route et retrouver sa liberté. Les oiseaux du large sont faits pour voler haut dans les cieux et non pas pour voyager sur les ponts des bateaux. Yann gardera une place dans nos mémoires, c’est sûr, mais le temps n’est pas à l’émotion, bien à la navigation.

Très vite, les conditions deviennent sérieuses. Nous réduisons la voilure et nous mettons en configuration « gros temps ». On a 25 nœuds en rafale et les vagues font 3 mètres au plus gros. Nous essayons aussi un nouveau réglage de voile à l’avant en tangonnant la trinquette, c’est-à-dire en tendant la trinquette avec le tangon qui est une barre placée entre le mât et le bout de la voile. L’installation fonctionne super bien et nous voguons rapidement vers la grande barrière de corail.

Malgré ces conditions sérieuses, nous tenons bon notre cap et abordons la grande barrière de corail au niveau de Pandora Entrance vers 6 h du matin le 26 septembre. La passe est grande mais surtout abritée de la houle pour manœuvrer. Nous avions prévu de passer la barrière au petit matin car il y avait une manœuvre à faire et aussi pour voir les récifs. C’est exactement ce qui s’est passé. Tout se passe comme sur des roulettes et nous entrons dans le lagon australien sans problème. Nous avons seulement le secteur de barre qui s’est légèrement décalé sur l’axe de safran mais ce n’est pas grand chose puisque nous le replacerons bien plus tard dans la journée, abrités par le récif.

Bien que nous soyons abrités de la houle du large, les dangers ne sont pas encore écartés. En effet, il y a des récifs et des bancs de sable un peu partout et il faut rester vigilants. Le passage de la barrière n’est que la première étape d’une navigation réputée « extrêmement dangereuse et difficile » d’après les instructions nautiques. Elle va durer 48 heures. Le plus dur reste à venir avec le passage du détroit de Torrès.

Nous profitons du lagon et de sa houle légère. Il est vrai que sans vagues, nous avançons beaucoup mieux et surtout beaucoup plus confortablement. Il y a aussi moins d’eau en dessous de nous et donc celle-ci est plus claire. Nous redécouvrons les abords de la terre et de la vie : un îlot de sable blanc, des bancs d’oiseaux et des dauphins qui jouent à la proue du Noddi. Tout est magnifique et nous sommes fiers d’avoir passé la première étape du détroit de Torrès.

Nous arrivons dans la nuit dans le vrai détroit. Celui-ci est une route de cheneaux qui serpentent entre un ensemble d’îles et de récifs. En plus du trafic maritime qui y est important et des bancs de sables à éviter, nous devons aussi jouer avec les marées pour passer lorsque les courants nous seront favorables. Armés de notre annuaire des marrées, nous calculons l’heure optimale de passage et essayons au mieux d’ajuster notre vitesse. La tâche n’est pas facile mais nous ne nous en sortons pas trop mal. Nous passons le détroit de nuit, avec même une petite brume d’humidité qui se lève vers 4h du matin.

Navigation dans le détroit de Torrès

Ça y est, nous avons fait le plus dur. Nous continuons de naviguer au nord de la péninsule du Cap York avec un fort courant de face mais nous savons que le plus dur est derrière nous. Ce soir, nous serons sortis de ces 48 heures de navigation complexe; sûrement le plus ardu de toute notre circumnavigation.

Nous terminons donc cette navigation sur une grande réussite. Nous sommes aussi à mi-chemin entre Nouméa et Bali, de quoi nous donner du baume au cœur. La mer d’Arafura nous tend les bras.

Rendez-vous la semaine suivante pour la suite du périple.

6 Commentaires d’article de blog
  • Séverine
    septembre 29, 2022Répondre

    Une plume aguerrie pour des aventures rebondissantes. Touchant et captivant de vous lire. Bravo pour votre ténacité et votre sérieux. Hâte de lire le prochain épisode !

  • Pierron
    septembre 27, 2022Répondre

    Merci Lucas pour ce récit détaillé ! Nous avons marqué sur notre planisphère votre passage du détroit de Torres, bravo ! Bon vent pour la suite, peut-être aurez-vous le plaisir d’accueillir un autre Yann ! Pensées de Corrèze.

  • Prost Jean-François
    septembre 27, 2022Répondre

    Très joli récit avec le passage du détroit de Torres. J’imagine les difficultés rencontrées, mais tout a été bien géré par notre équipage aguerri !

  • Sandrine
    septembre 27, 2022Répondre

    Bravo les loulous! Quel soulagement de vous savoir un peu plus à l’abri sur la mer d’Arafura !
    C’est toujours aussi plaisant et dépaysant de vous lire! Prenez soin de vous.

  • Fanny
    septembre 27, 2022Répondre

    Encore un magnifique récit de vos aventures marines et de vos rencontres animalières !!! Merci !

  • Monique et Christian
    septembre 27, 2022Répondre

    Quel beau récit ! Merci les gars de nous faire partager vos aventures. Nous attendons toujours vos articles avec impatience. Bon vent dans la mer d’Arafura.

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