Société

Un sujet de BAC (dés)orienté

Dans le lot des sujets de BAC orientés [1], la proposition pour l’épreuve de SES de mars 2021 nous a particulièrement marqué. Page 12, le sujet de la troisième partie se présente sous cette forme [2] :

À l’aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez comment l’innovation peut être une solution aux limites écologiques de la croissance économique.

Le dossier évoqué inclut un graphique présentant l’augmentation significative des dépenses nationales en R&D relatives à la protection de l’environnement entre 2006 et 2015 [3]. À cela s’ajoute un article vantant les mérites des énergies renouvelables et les présentant comme une solution de substitution viable aux énergies fossiles. Enfin la baisse de l’intensité carbone du km parcouru en voiture entre 2007 et 2017 est présentée sous forme de graphique.

Reprenons les trois arguments afin de mettre en évidence les faiblesses de ce sujet. Tout d’abord, l’évolution positive des dépenses en faveur de l’environnement nous met en garde sur la superficialité des arguments proposés. En effet, face à l’urgence de la transition abordée dans le sujet, les moyens mis en place, si onéreux soient-ils, ne suffisent absolument pas, seuls les résultats comptent. Or, lorsqu’on étudie la corrélation entre énergie consommée et PIB (seul indicateur de croissance économique à ce jour) au niveau mondial [4], on voit bien que malgré les efforts concédés en innovation, la croissance économique reste étroitement liée à la consommation d’énergie. Pour croître, le PIB a donc besoin d’énergie supplémentaire et l’innovation ne change rien à ce constat. Comment décorréler croissance économique et émission de GES dans ce contexte ?

PIB mondial en dollars constants (axe vertical) par rapport à la consommation mondiale d’énergie en millions de tonnes équivalent pétrole (axe horizontal), de 1965 à 2014.

Le deuxième document du corpus tente de répondre à ce problème. Les énergies renouvelables y sont présentées comme la solution miracle :

  • Les énergies fossiles sont, selon une tendance générale, abandonnées au profit des renouvelables. Cette première affirmation est tout simplement fausse. La tendance est plutôt à l’ajout d’énergie renouvelable sur un parc fossile en constante augmentation.

  • 15% de l’électricité mondiale est produite à partir de sources renouvelables, ce qui sous-entend que nous sommes sur une bonne trajectoire pour atteindre l’engagement des 85% d’énergie primaire renouvelable d’ici à 2050. Une confusion classique s’est glissée ici entre électricité et énergie. L’électricité représente simplement une partie de l’énergie consommée. C’est ce pourquoi, au niveau mondial, seulement 5% de l’énergie provient de sources renouvelables [5].On est donc encore bien loin de l’objectif des 85%.
  • Les rendements du solaire et de l’éolien ont fait des progrès importants ces dernières années. Encore une fois, cette affirmation s’avère erronée puisque le facteur de charge1 de ces technologies n’a quasiment pas évolué entre 2012 et 2021 et oscille entre 5% et 50% [6].

Rien ne permet donc d’affirmer que les énergies renouvelables sont en train de se substituer aux énergies fossiles. L’éclairage apporté à ce document montre ainsi que la croissance économique ne peut pas perdurer sans vider les ressources limitées d’énergie fossile. Épuisement qui a également pour conséquence l’émission de quantités des GES bien supérieures aux limites fixées par l’Accord de Paris. 

Le dernier argument apparaissant dans le corpus est un classique : l’innovation permet d’améliorer l’efficacité des machines ce qui induit une baisse des différents impacts, dont l’impact carbone. Malheureusement, dans la vraie vie,Le dernier argument qui apparaît dans le corpus est un classique : l’innovation permet d’améliorer l’efficacité et le rendement des machines, ce qui induit une baisse des différents impacts, dont l’impact carbone. Malheureusement, la réalité est tout autre. Tout le monde sait que le prix d’un produit est égal au prix unitaire multiplié par la quantité. Pour le carbone c’est la même chose. L’impact carbone est égal à l’intensité carbone  multipliée par la quantité impliquée, ce qui permet d’avoir un résultat homogène à une masse de CO2 émis dans l’atmosphère. Dans le cas d’une voiture, ce serait donc la quantité de CO2 expulsée sur un km, multipliée par la distance parcourue. Ainsi en ne regardant que le prix, c’est-à -dire l’évolution de l’intensité carbone d’un km parcouru en voiture, on occulte l’autre moitié du problème.

Or, si on s’intéresse à l’autre moitié, on se rend compte que le nombre de km parcourus en France en véhicule a augmenté entre 2007 et 2017 de 16.9% ! [7] Certes les véhicules émettent un peu moins à chaque km parcouru, mais le nombre de km augmente de l’autre côté. Par ailleurs, l’âge moyen du parc automobile français est de 10.2 ans [8]. L’amélioration des performances des véhicules neufs ne se sentira donc que dans dix ans et pas de façon immédiate. 

Un élève bien informé ne peut donc pas démontrer la proposition du sujet à partir des documents du corpus. L’innovation, telle qu’elle est abordée ici, à grand renfort d’éoliennes et de moteurs à combustion high-tech, n’est pas une solution aux limites écologiques. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’une seule de ces limites est abordée : le climat. Mais les questions de biodiversité, d’épuisement des terres rares, de l’eau et bien d’autres passent à la trappe. Alors que le GIEC et IPBES commencent à travailler ensemble sur les sujets climat-biodiversité [9], cet oubli fait tâche. 

Chez Jybe, nous pensons que l’innovation peut encore permettre de s’adapter aux limites planétaires pour continuer à vivre de façon confortable. Cependant, derrière ce terme nous pensons à bien d’autres sujets plus passionnants que les panneaux solaires et les voitures. En explorant autour du monde des sujets comme la Low-Tech, les savoirs techniques ancestraux, les modèles économiques et de société alternatifs et la résilience, nous espérons pouvoir bientôt proposer de vraies innovations pour rendre notre présence sur la planète supportable à long terme. 

1 Facteur de charge : Le facteur de charge est le rapport entre l’énergie électrique effectivement produite sur une période donnée et l’énergie qu’elle aurait produite si elle avait fonctionné à sa puissance nominale durant la même période.


Sources :

[1]https://www.mediapart.fr/journal/economie/140621/bac-2021-en-economie-un-sujet-loin-d-etre-neutre

[2]https://www.sujetdebac.fr/annales-pdf/2021/spe-sciences-eco-sociales-2021-metropole-2-sujet-officiel.pdf

[3]http://www.donnees.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lesessentiels/indicateurs/a200.html

[4] https://theshiftproject.org/lien-pib-energie/7

[5] De quoi se compose le mix énergétique mondial en 2020 ? (gazprom-energy.fr)

[6]https://opendata.reseaux-energies.fr/explore/embed/dataset/fc-tc-nationaux-mensuels-eolien-solaire/analyze/?dataChart=eyJxdWVyaWVzIjpbeyJjaGFydHMiOlt7InR5cGUiOiJsaW5lIiwiZnVuYyI6IlNVTSIsInlBeGlzIjoiZmNfbW95ZW5fZW9saWVuIiwiY29sb3IiOiIjN0E5QUFEIiwic2NpZW50aWZpY0Rpc3BsYXkiOnRydWV9LHsidHlwZSI6ImxpbmUiLCJmdW5jIjoiU1VNIiwieUF4aXMiOiJmY19tb3llbl9zb2xhaXJlIiwiY29sb3IiOiIjRjZBQjREIiwic2NpZW50aWZpY0Rpc3BsYXkiOnRydWV9XSwieEF4aXMiOiJtb2lzIiwibWF4cG9pbnRzIjoiIiwidGltZXNjYWxlIjoibW9udGgiLCJzb3J0IjoiIiwiY29uZmlnIjp7ImRhdGFzZXQiOiJmYy10Yy1uYXRpb25hdXgtbWVuc3Vl

[7]SDES-Bilan de la circulation d’après SDES, CCFA, Setra, Asfa, Kantar-Worldpanel, TNS-Sofres, CPDP

[8]https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/382-millions-de-voitures-en-circulation-en-france

[9] « Climat et biodiversité doivent désormais être abordés ensemble » (actu-environnement.com)

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